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Deux chapelles classées Monuments Historiques à Plouvien (29) : Saint-Jaoua et Saint-Jean-Balanant

Nous avons été contactés au printemps 2018 par Monsieur Candio, du cabinet Candio-Lesage, architectes du Patrimoine, en vue de répondre à un appel d’offre de la commune de Plouvien concernant un projet architectural et de valorisation autour des chapelles Saint-Jaoua et Saint-Jean-Balanant, situées sur le territoire de la commune. L’appel d’offre mettait clairement en évidence la nécessité de mener une investigation approfondie dans les fonds d’archives disponibles, afin de retracer l’histoire des lieux le plus précisément possible. Il fut convenu que l’ensemble de la documentation écrite et iconographique recueillie ferait l’objet d’une synthèse mettant en perspective l’histoire des édifices, appuyé sur un travail de recherche bibliographique mené en parallèle des recherches en archives.

Sur le plan méthodologique, le riche passé des chapelles Saint-Jean-Balanant et Saint-Jaoua justifiait tout à fait une recherche approfondie en archives, afin de préciser au mieux l’histoire des deux monuments et notamment les évolutions des édifices au cours du temps (mise en place du complexe cultuel, réparations, agrandissements, destructions,…). La mise en synergie des données d’archives et des observations architecturales menées sur le terrain permettront d’orienter les projets architecturaux et urbanistiques afin de préserver au mieux l’authenticité et l’historicité des deux chapelles. Étudier en synergie ces deux chapelles constituait par ailleurs une démarche exemplaire puisque ces édifices de culte, dit « secondaires », sont souvent considérés comme des éléments isolés ; dans le cas présent, mener une étude commune sur les chapelles Saint-Jean-Balanant et Saint-Jaoua a permis de mettre en évidence les pratiques dévotionnelles à l’échelle de la paroisse et donc de mieux mettre en valeur l’insertion des deux bâtiments dans le paysage local.

Ces deux chapelles, et d’une manière plus générale la commune de Plouvien, avaient déjà attiré l’attention des érudits dès la fin du XIXe siècle. En 1888, J.L. Le Guen produisit un article pour la Société Archéologique du Finistère où il cherchait à mettre en évidence les origines de la paroisse. Celui-ci ne cite, malheureusement, que très rarement les sources sur lesquelles il appuie son propos. Cependant, la précision des informations avancées nous incite à le considérer comme relativement fiable. Il est d’ailleurs repris (parfois mot à mot) par le chanoine Pèrennes dans la monographie  qu’il publie en 1942, qui n’est finalement rien de plus qu’un regeste du précédent. Louis Le Guennec, autre érudit du début du XXe siècle, qui a une production d’articles et d’ouvrages très abondante, a également collecté un certain nombre d’informations sur la commune de Plouvien. Il a laissé aux Archives départementales du Finistère un fonds assez important constitué de notes de travail. D’assez nombreux documents concernant Plouvien se retrouvent sous la cote 34 J 60. Là encore, les informations, qui semblent précises et fiables, ne sont pas systématiquement référencées, empêchant ainsi tout travail de vérification. Enfin, concernant plus spécifiquement le cas de la chapelle Saint-Jean-Balanant, nous nous sommes appuyés sur les travaux d’Amédée Guillotin de Corson qui produisit plusieurs articles et ouvrages sur les Templiers et les Hospitaliers en Bretagne. Ses travaux ont le mérite d’être très documentés et beaucoup mieux référencés que les travaux précédemment cités. Il s’appuie en particulier sur la documentation disponible dans les fonds d’archives départementaux bretons ainsi que de la Vienne. À l’issue de ces observations, force est de constater que les connaissances actuelles sur les chapelles Saint-Jaoua et Saint-Jean-Balanant sont surtout issues de quelques érudits ayant produit des ouvrages au XIXe et au début du XXe siècle et dont les travaux ont systématiquement été repris sans réel travail de critique ni de remise en perspective. Il est dès lors apparu nécessaire de procéder à une collecte des sources primaires (documents anciens) afin de préciser, vérifier et parfois contredire les écrits de ces mêmes érudits et donc de requestionner l’état actuel de nos connaissances.

Le volume de documentation ancienne disponible s’est avéré relativement important, surtout en comparaison des documents habituellement disponibles pour ce genre d’édifices, pour lesquels on ne dispose bien souvent, outre les vestiges encore en élévation, que de quelques maigres indices dispersés dans la documentation seigneuriale. Dans son état actuel, nous avons pu montrer que la chapelle Saint-Jaoua est très probablement le fruit de plusieurs phases de construction s’étalant entre le courant du XVe et la première moitié du XVIe siècle. Au XVIIe siècle, le complexe cultuel se dote de plusieurs éléments complémentaires : si l’enclos cémétérial existait sans doute auparavant, l’entrée côté bourg est monumentalisée par l’édification de 4 piliers massifs, une sacristie est ajoutée au nord du chœur et un monument est construit pour mettre en évidence la source à proximité et facilité le culte à ses abords. Pourtant, et bien qu’architecturalement la chapelle actuelle renvoie à la fin du Moyen Âge, un faisceau d’indices toponymiques et parcellaires laisse envisager l’existence d’un établissement religieux dans ces parages dès les premiers siècles du Moyen Âge, en lien avec l’hagiographie de Saint-Jaoua. Si aucun texte ne nous a permis de corroborer l’assertion selon laquelle cette chapelle serait l’ancienne église paroissiale, au vu des éléments d’archives recueillis, cette hypothèse fait sens et n’est donc aucunement à exclure.

Si l’ordre des Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem a pour vocation d’ouvrir et d’entretenir des hôpitaux destinés, notamment, aux soins des pèlerins, il apparaît que le « membre » de Saint-Jean-Balanant, contrairement à l’affirmation d’Henri Pérennes qui indique qu’un hôpital y était annexé, était en réalité un établissement rural, destiné à engranger des revenus par les prélèvements seigneuriaux, mais n’était pas associé à un hôpital. Un texte de 1656 décrit ainsi l’établissement : « Plus, en la parroisse de Plouvien, evesché de Léon sur les confins de la basse Bretagne, à deux lieues de la ville de Lesneven, est un petit membre apellé Saint Jean de Belanen, dépendant La Feillée, consistant en bastimant, terres, prez, moulin et privilège des impostz et billotz ». Ce membre dépend directement de la commanderie de la Feuillée, à la différence des commanderies de Quimper, Le Croisty, le Loc’h, Plouaret, Plélo, Le Palacret et Pont-Melvez qui, si elles sont rattachées à La Feuillée, semble avoir une certaine autonomie dans leur gestion seigneuriale. Il s’agit donc avant tout d’une exploitation agricole, rattachée à l’ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, mais sans vocation hospitalière, ou en tout cas plus suite à la reconstruction des édifices dans le courant du XVe siècle. Le relatif abandon de la chapelle par les hospitaliers dans le courant du XVIIIe siècle peut éventuellement s’expliquer par les contestations de prééminence à l’initiative des seigneurs de Penmarc’h, comme le suggère le procès-verbal de la visite du 28 juin 1758.

Au total, l’étude simultanée de ces deux chapelles a permis de mieux cerner la vie dévotionnelle mais aussi sociale de la paroisse et des habitants de Plouvien depuis la fin du Moyen Âge.

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La chapelle Notre-Dame de Lourdes (Auray, Morbihan) : un reflet de la piété du XIXe siècle

Contactés à l’automne 2017 par l’Association Diocésaine de Vannes, nous avons réalisé une recherche documentaire dans les fonds d’archives permettant de documenter l’histoire de la chapelle Notre-Dame de Lourdes, située près de l’ancien port de Saint-Goustan, à Auray, en vue de travaux et d’une mise en valeur de l’édifice.

En raison de son caractère récent, la chapelle Notre-Dame de Lourdes a peu attiré les attentions jusqu’à la fin du XXe siècle. La documentation la concernant, qu’elle soit écrite ou iconographique, est très faible : elle est essentiellement constituée par les archives paroissiales, la documentation communale, ainsi que quelques cartes postales anciennes. Les clichés anciens contenus aux Archives départementales du Morbihan montrent volontiers la pittoresque Rue du Petit Port, avec ses maisons à pan de bois de la fin du Moyen Âge et du début de l’époque moderne, mais aucun ne permet de distinguer, ne serait-ce qu’en arrière-plan, la chapelle qui nous intéresse.

Qui plus est, les documents concernant la construction de la chapelle en elle-même semblent avoir été assez disparates. Le rédacteur (inconnu) d’un répertoire des biens de la paroisse (probablement au début du XXe siècle) indique avoir quelques documents concernant les « ouvrages et fournitures » de construction, mais pas de compte global. Il s’interroge également sur l’acquisition des terrains par le recteur d’alors.

 

Il fut rapidement établi que les recherches seraient à mener aux Archives départementales du Morbihan (80 Rue des Vénètes, CS 52405, 56010 Vannes), les archives paroissiales ayant été versées aux Archives départementales du Morbihan en 1997 ; notre travail a donc eu lieu exclusivement au sein de ces locaux. Les archives paroissiales d’Auray y sont conservées dans la sous-série 30 J 7. En raison du caractère à la fois cultuel et récent de l’édifice, nous avions bon espoir de trouver des informations dans la série V, consacrée aux Cultes. Cependant, il nous est rapidement apparu qu’aucun document concernant directement la chapelle qui nous intéressait n’y était conservé. Du reste, on n’y trouve que quelques documents à propos de la Fabrique d’Auray, mais aucun concernant la Fabrique de Saint-Goustan. Il nous a paru également intéressant de retracer l’histoire foncière des parcelles où s’est établie la chapelle. Ce type de recherches est tout à fait possible pour le XIXe siècle grâce aux plans, état de sections et matrices du cadastre dit « napoléonien » (sous-série 3 P des Archives départementales du Morbihan) ainsi qu’aux actes notariés mis au jour au cours des recherches et se révèle intéressant pour comprendre les mécanismes fonciers qui sous-tendent les réalisations architecturales de cette époque. Enfin, nous avons pu retrouver un article concernant la bénédiction de la chapelle par l’évêque de Vannes en 1879  dans le périodique La Semaine religieuse du diocèse de Vannes.

Les conclusions que l’on peut tirer de ces investigations permettent de mettre en évidence que la construction de la chapelle Notre-Dame de Lourdes a lieu à partir de l’hiver 1874-1875 et se poursuit sans doute jusqu’en 1878 (millésime des vitraux) ou 1879 (la bénédiction par l’évêque ayant lieu en novembre 1879). Par la suite, l’édifice n’a connu que des travaux très limités dans un but d’entretien. On ne constate pas de réparations conséquentes. Ceci est en partie dû au fait que le bâtiment ne semble pas subir de perturbation majeure, au contraire de l’église paroissiale, victime d’un incendie en 1886. Cependant, des désordres structurels, visiblement encore d’actualité, sont constatés dès les années 1930 au moins. L’intérêt majeur de la chapelle Notre-Dame de Lourdes, sur le plan architectural, réside dans le fait qu’elle ne semble avoir subi aucune modification au cours du temps, qu’il s’agisse des structures autant que du mobilier qui la garnie. En ce sens, elle offre un exemple parfaitement préservée des édifices de culte construits dans la seconde moitié du XIXe siècle, dans un style néogothique, où l’on perçoit les influences locales (clocher finistérien) autant que les tentatives d’imitation de la Basilique Supérieure de Lourdes (pour l’ordonnancement de la façade d’accueil), créant ainsi un édifice au caractère très particulier, voire unique.

Sur le plan historique, la chapelle Notre-Dame de Lourdes est l’illustration du formidable essor du pèlerinage de Lourdes et de ses nombreux avatars locaux. Le phénomène de concentration foncière autour de l’église Saint-Sauveur, à moins d’une dizaine de mètres de la chapelle, est également un élément significatif de la place de l’Église dans la société du XIXe siècle et des stratégies urbaines y afférant.

 

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Façade sud de la chapelle Notre-Dame de Lourdes à Auray / Saint-Goustan. État en juin 2018.
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Une fontaine ducale au cœur du parc de Suscinio du Moyen Âge à nos jours : la Fontaine de la Duchesse, à Bodérin en Sarzeau (Morbihan)

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Nous avons été contactés en juin 2017 par la commune de Sarzeau qui souhaitait s’intéresser à la Fontaine de la Duchesse dans le cadre d’un projet de mise en valeur de cet élément du « petit patrimoine » communal. Le toponyme de la fontaine, particulièrement évocateur, invitait à mener une recherche en archives pour en apprendre plus quant à l’histoire de la structure et à son insertion dans le domaine du château de Suscinio. Ce dernier, classé par Prosper Mérimée en 1840, est particulièrement bien connu des castellologues, qui ont pris conscience de l’intérêt de ce dernier dès le début du XXe siècle. Dans le sillage de la mise en place des premiers chantiers de fouilles archéologiques portant sur la période médiévale, Patrick André et Michel Clément initient la fouille « de sauvetage » de la chapelle, sans doute priorale, puis castrale se trouvant  sur le flanc sud du château. Sept campagnes se succèdent ainsi entre 1975 et 1982. Si le château devient un cas d’école dans la plupart des ouvrages de castellologie, il faut attendre le début des années 2000 pour qu’émerge à nouveau le besoin de conforter la connaissance architecturale de l’édifice par des investigations archéologiques. Un premier sondage est mené en 2004, pour vérifier le potentiel du logis ouest, et les observations faites à cette occasion sont confortées en 2011. Un premier programme de recherche triennal est finalement lancé de 2013 et 2015 et les chantiers de fouilles archéologiques continuent encore aujourd’hui.

Les sources concernant des éléments patrimoniaux aussi discrets que les fontaines demeurent particulièrement ténues. Ceci est d’autant plus vrai que les fontaines se trouvent souvent sur des terrains publics qui ne font pas l’objet de mutation et pour lesquels on ne peut donc pas trouver de description dans d’éventuels actes notariés. Par ailleurs, la localisation de la Fontaine de la Duchesse au milieu de terrains agricoles complexifie encore la donne. Face à ce constat, il a fallu compulser un grand nombre de documents issus de la gestion du domaine de Rhuis (série B des Archives départementales de la Loire-Atlantique) pour trouver des indications indirectes de la fontaine, celle-ci servant alors, dans les quelques cas repérés, de bornage pour des parcelles cédées en tenure. Cette approche, si elle confirme l’ancienneté de la Fontaine de la Duchesse, ne permet pas, en revanche, d’en connaître l’aspect ancien. Les premiers documents iconographiques qui nous la représentent ne sont pas antérieurs au milieu du XXe siècle et aucune solution n’a pu être apportée à ce problème malgré la consultation d’un grand nombre de plan représentant le château de Suscinio, ses environs et la presqu’île de Rhuys d’une manière générale.

La fontaine de la duchesse est, telle qu’elle se présente aujourd’hui, le fruit de nombreuses transformations. Les photographies des années 1950 et 1970 montrent que l’édifice était alors associé à un lavoir et à un rinçoir qui sont aujourd’hui presque totalement enfouis sous la terre et la végétation. Les trois bassins rectangulaires que l’on observe en avant de la fontaine ont été installés à une date postérieure que l’examen des délibérations communales ou les témoignages des anciens habitants de Bodérin permettrait peut-être de préciser. L’édicule triangulaire évoque plutôt l’époque moderne voire le XIXe siècle, alors que les fontaines médiévales semblent, le plus souvent, se présenter sous la forme de simples bassins quadrangulaires ou de bassins circulaires pourvus d’une colonne jaillissante centrale plus ou moins ornementée. En l’état, et sans étude archéologique poussée des maçonneries des divers éléments hydrauliques souterrains, il est impossible d’avancer une datation avec certitude, même si de nombreux indices, que nous avons pu mettre en évidence, concordent vers l’idée d’une transformation conséquente de la structure au XIXe siècle, suivie de nombreuses transformations au XXe siècle.

Les liens entre la Fontaine de la Duchesse et le château de Suscinio sont évidents et attestés par les documentations comptables et cartographiques anciennes, tel que l’étude à permis de le mettre en évidence. Il n’est, dès lors, pas impossible d’imaginer que cette fontaine ait pu être un lieu de plaisance pour les ducs de Bretagne à la fin du Moyen Âge, à l’image de ce que furent par exemple les fontaines du château d’Hesdin (aujourd’hui commune de Vieil-Hesdin, Pas-de-Calais), pour les ducs de Bourgogne, qui aimaient à y aller « pique-niquer » à la même époque. Par ailleurs, un célèbre tableau évoque le « Jardin d’Amour de Philippe Le Bon » à Hesdin, qui n’est pas sans rappeler le « Coet L’Amour » (francisé en Bois d’Amour sur le cadastre du XIXe siècle) voisin du château de Suscinio ; transcription toponymique vraisemblable de la culture courtoise qu’affectionnaient particulièrement les aristocrates de ce temps. La résidence ducale et ses abords, par la recomposition du réel mettant en valeur la personne du prince, peuvent être vus comme un microcosme centré sur le duc, alors montré comme dominant l’espace, le temps, les hommes, les animaux, les végétaux et les ressources de toute nature. Le duc ou son épouse sont ainsi, en quelque sorte, placés en position de démiurges de la portion du monde qui dépend d’eux. Et il apparaît désormais vraisemblable de croire que la Fontaine de la Duchesse ait pu participer de cette mise en scène du pouvoir.

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L’église romane de Noyal-Muzillac (Morbihan)

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Le cabinet d’architecture ANTAK (Nantes) a fait appel à nous au printemps 2017 pour réaliser une étude documentaire et une expertise archéologique du bâti sur l’église paroissiale Saint-Martin de Noyal-Muzillac (Morbihan), édifice sur lequel était prévu des travaux de rénovation.

Les objectifs fixés pour cette étude étaient :

  • Réaliser un inventaire et une étude de la documentation iconographique et planimétrique ancienne (cartes anciennes, plans cadastraux, photographies et cartes postales anciennes pouvant documenter l’évolution du bâtiment, plans d’architectes) ;
  • Procéder à une étude documentaire concernant l’historique du bâtiment, et en particulier ses transformations au cours du temps, depuis le Moyen Âge jusqu’à l’époque contemporaine ;
  • Étudier la documentation seigneuriale disponible, afin de mettre en évidence les outils de gestion domaniale, etc. et comprendre l’environnement sociopolitique dans lequel s’insère le bâtiment à la fin du Moyen Âge et pendant l’époque moderne.

Il avait également été prévu que l’expertise du bâti soit relativement succincte et il a donc s’agit de réaliser des observations in situ et un inventaire photographique des élévations, et en particulier des anomalies de construction permettant d’argumenter un phasage de l’église.

 

À Noyal-Muzillac, de nombreux indices plaident pour une origine très ancienne du peuplement, qu’il s’agisse de la topographie, qui évoque un éperon barré que l’on voudrait associer aux vestiges protohistoriques et antiques observés non loin du bourg, ou le caractère atypique de l’église, qui pourrait suggérer la présence antérieure d’édifices cultuels que le monument roman est venu masquer. Après la période romane, l’édifice connaît d’importantes reprises datables du XVe et du début du XVIe siècle. Un incendie au milieu du XVIIe siècle implique de nombreuses modifications autour du clocher. Puis la nef est entièrement reconstruite au XIXe siècle, suite à un effondrement, avant d’être raccourcie, pour les besoins de la voirie, dans la seconde moitié du XXe siècle.

Sur le plan seigneurial, il est intéressant de noter la contemporanéité de l’apparition du lignage des Muzillac, vicaires de la paroisse au XIIIe siècle, dans les sources écrites et la date possible d’érection de l’église : il faut envisager que la construction de l’édifice ait pu se faire sous l’égide de cette famille, qui aurait ainsi témoigné de son souhait de matérialiser les nouveaux cadres sociaux qui émergent et se développent à cette époque. Tout tend à prouver que la famille de Muzillac, protecteurs de la paroisse, subit progressivement l’expansionnisme ducal, qui devient rival sur ce secteur en plaçant une famille châtelaine à Penmur et asseyant ainsi son influence sur des territoires autrefois maîtrisés par les Muzillac.

 

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L’abbaye Notre-Dame-de-Joye à Hennebont (Morbihan) : 700 ans d’histoire !

Nous avons été contactés à l’automne 2016 par la commune d’Hennebont, pour réaliser une étude documentaire et une expertise archéologique de l’emprise de la partie septentrionale de l’ancienne abbaye Notre-Dame-de-Joye d’Hennebont, récemment acquise par la commune à des fins de valorisation. 

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Le logis abbatial, réédifier entre la fin du XVIIe et le début du XVIIIe siècle (état décembre 2017 ; photo de l’auteur).

L’abbaye Notre-Dame-de-Joye étant, depuis sa fondation au milieu du XIIIe siècle, un édifice majeur et un acteur local de la structuration et du développement territorial, a laissé un fonds documentaire conséquent, composé de 69 cartons conservés aux Archives départementales du Morbihan.
Par la masse documentaire que représente ce fonds (plusieurs milliers de documents allant du XIIIe au XVIIIe siècle), les recherches se sont focalisées sur ce dépouillement. Il faut souligner que le fonds n’a fait l’objet d’aucun classement et qu’il conviendrait donc, dans l’absolu, d’en réaliser un dépouillement complet et exhaustif pour s’assurer que toute la documentation concernant les bâtiments conventuels ait été prise en compte, ce que nous n’avons pu faire dans les délais impartis pour cette étude. Les cotes consultées montrent toutefois que les documents concernant les travaux sur les édifices sont rares et que les actes majoritairement conservés relèvent avant tout de la gestion du domaine de l’abbaye (rentiers, contrats de fermage, pêcheries et moulins, etc.).

La recherche documentaire menée montre les grandes lacunes de la documentation d’époque médiévale en ce qui concerne l’abbaye, surtout en comparaison d’autres édifices monastiques comparables du Morbihan. La perte de l’acte de fondation de l’abbaye, dès avant le XVIIe siècle, est symptomatique de ces lacunes qui apparaissent ainsi comme anciennes et ont gêné la plupart des érudits et historiens dès l’époque moderne.
Quoiqu’il en soit, la documentation conservée dans la sous-série 60 H des Archives départementales du Morbihan n’en demeure pas moins précieuse pour documenter, somme toute assez finement, l’histoire de l’abbaye depuis le XVIe siècle.
Bien que les indices concernant les travaux de reconstruction et de réparations des bâtiments soient ténus, ils ne sont pas inexistants et permettent de proposer la chronologie qui suit :

*Phase 1 :
-Vers 1512 : reconstruction/réparation de l’église et d’une partie du cloître (Dom Lobineau).
*Phase 2 :
-Vers 1605-1623 : reconstruction du logis abbatial (document d’archives).
-Vers 1643 : (re)construction/réparations de l’aile sud du logis abbatial (millésime sur une ouverture).
*Phase 3 :
-Vers 1669 : (re)construction du pavillon dit « des confesseurs » (millésime sur une ouverture).

-Vers 1693 : (re)construction des parloirs et du logis abbatial (millésime sur une ouverture).
-Entre 1707 et 1725 : modification des cheminements et changement d’accès principal.
-Entre 1725 et 1735 : réparation des édifices domestiques.
Les reconstructions que l’on observe à l’abbaye de la Joye dans la seconde moitié du XVIIe et au début du XVIIIe siècle pourraient bien participer d’un mouvement plus vaste de rénovation des édifices monastiques. En Bretagne, les abbayes de Landévennec, de Beauport et de Daoulas connaissent de fortes restructurations, mises en évidence par les données d’archives et l’archéologie, selon une chronologie similaire. Dans l’ouest, nous ne citerons que l’abbaye Sainte-Barbe-en-Auge, étudiée récemment sur les plans historiques et archéologiques, où l’on voit que l’abbaye est presque intégralement reconstruite dans le courant du XVIIIe siècle. Mais le phénomène s’observe aussi à l’échelle du royaume de France, comme à l’abbaye chef d’ordre de Grandmont, par exemple, où les résultats des fouilles archéologiques menées depuis quelques années ont permis de mettre en évidence une reconstruction complète de l’abbaye dans le courant du XVIIIe siècle.

Le cahier des sépultures des pensionnaires et domestiques ouvert en 1777 donne également quelques orientations sur l’emplacement probable de lieux de sépultures dont il faudra tenir compte pour d’éventuels travaux : il s’agit notamment du cloître, lieu d’inhumation « traditionnel », mais aussi de l’église abbatiale, pour laquelle nous avons une mention de sépulture dans la nef. Il ne faut pas non plus exclure le nord de l’enclos monastique où a pu se trouver un cimetière spécifique pour les domestiques de l’abbaye.
Il faudra, enfin, tenir compte des potentielles modifications d’importance impliquée par l’installation de l’usine sidérurgique vers 1825-1830.

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La chapelle de Locmaria à Ploemel est un… prieuré hospitalier !

Contacté par la commune de Ploemel (Morbihan), en vue d’un projet de restauration de la chapelle de Locmaria, nous avons réalisé une étude documentaire ainsi que des observations poussées sur les élévations existantes (le choeur a été détruit au XIXe siècle) afin de déterminer l’histoire de l’édifice et son évolution au cours du temps.

La chapelle de Locmaria est notamment connue pour abriter une magnifique plate-tombe de Pierre de Broërec, datée du XIVe siècle grâce à une inscription sur celle-ci, et pour une légende locale, qui voudrait en faire un édifice templier 😉

L’observation du bâtiment permet de mettre en évidence de nombreux travaux ayant touché les murs périphériques, tandis que l’intérieur de l’édifice semble relativement homogène. On peut situer la phase de construction dans la seconde moitié du XIVe siècle, grâce à la date présente sur la plate-tombe de Pierre de Broërec, mais également grâce à la charpente armoricaine qui couvre encore la chapelle et semble avoir été peu modifiée. Même s’il demeure, en l’état actuel des recherches, impossible d’établir un phasage définitif et précis, la documentation d’archives permet de proposer plusieurs jalons pour les phases de réparations de la chapelle. La première est à situer dans les premières années du XVIIIe siècle, à la suite de la demande de l’évêque de Vannes de restaurer la chapelle de Locmaria, alors partiellement ruinée. M. Cayot-Délandre permet de placer vers 1820-1825 la destruction du chœur et la restructuration de l’espace cultuel qui en a découlé. Le vicaire Collet situe également des réparations réalisées par Armand Le Bouleis vers 1870-1880. Et enfin, la dernière phase de réparation concerne la couverture, réalisée à la fin des années 1970.
Sur le plan historique, la découverte majeure mise en évidence par l’étude documentaire est que la chapelle de Locmaria est d’origine priorale et rattachée à l’Ordre hospitalier du Saint-Esprit (fondé à Montpellier au XIIe siècle et possédant un hôpital très important à Auray, à quelques kilomètres de Locmaria). La poursuite des investigations en ce sens permettrait peut-être de retrouver des documents plus précis et plus anciens concernant la chapelle, dans le but de répondre aux nombreuses questions soulevées par cette découverte.

Les recherches permettent de mettre en évidence que l’histoire de la chapelle de Locmaria, chapelle dont le simple aspect extérieur pourrait la faire passer pour anodin, est pourtant riche, pleine de rebondissement, illustre la sociabilité locale, tant laïque qu’ecclésiastique, entre la fin du Moyen Âge et le XXe siècle et, en ce sens, mérite pleinement d’être protégée et mise en valeur.

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La chapelle de Locmaria, état en février 2017. Vue depuis le sud (cliché : V. Leman)
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La pierre tombale de Pierre de Broërec, portant la date de 1340 (cliché : L. Jeanneret)

Le pont « gallo-romain » de Mouzillon (44) date du Moyen Âge !

La commune de Mouzillon, dans l’actuel département de Loire-Atlantique (doc. 1), borde la route qui permet de rejoindre Vallet (à 2,5 km au nord) depuis Clisson (à environ 6 km au sud). Les habitations formant le bourg sont venues se lover à la confluence de deux petits cours d’eau : la Logne, affluent de la Sanguèze, qui va elle-même se jeter dans la Sèvre nantaise à hauteur du Pallet, à environ 5 km à l’ouest.

À la lumière des éléments que nous avons pu mettre en évidence lors d’une étude documentaire menée en janvier 2017, nous pouvons en conclure que le pont de Mouzillon n’est certainement pas gallo-romain, et ce pour plusieurs raisons :
1°- Tout d’abord, le seul indice avancé en ce sens serait la présence de mortier de tuileau à la base de l’une des piles du pont. Or, ce type de mortier est tout autant utilisé au Moyen Âge et pendant l’époque moderne. L’indice n’est donc pas suffisant pour constituer un argument en lui-même.
2°- Par ailleurs, l’observation des vestiges montre clairement que la structure du pont n’est probablement pas antérieure à la fin du Moyen Âge. S’il serait tentant de voir dans l’arche en arc brisé un vestige du pont mentionné en 1388, il n’est pas à exclure qu’il s’agisse également d’une reconstruction postérieure, du XVe ou du XVIe siècle, car il n’est pas précisé que le pont de 1388 était déjà maçonné.
3°- Enfin, la route reliant Clisson à Ancenis est très récente : l’aménagement de la voie de Grande Communication n° 13 bis au XIXe siècle ne reprend apparemment pas de tracé ancien. Par ailleurs, lorsque les textes des archives communales du XIXe siècle évoquent la « traverse » de Mouzillon, c’est-à-dire la rue principale, il s’agit en fait de l’axe est-ouest, et non nord-sud, même si ce dernier était déjà présent à la fin du Moyen Âge, au moins sur son tronçon Clisson-Vallet. Les vestiges d’une voie antique ont en revanche été repérés plus au sud, reliant Nantes à Montaigu (et au-delà vraisemblablement à Limoges).

Il faut donc finalement abandonner à la fois l’idée d’une structure gallo-romaine et de la présence d’un axe antique. Le pont de Mouzillon doit donc être appréhendé en fonction de circulations locales (notamment le besoin de desservir La Barillère, seigneurie de paroisse) et non selon des réseaux gallo-romains, dont l’existence demeure, en l’état actuel, très hypothétique. Le pont de Mouzillon apparaît, avec ses nombreuses modifications et phases de travaux, comme un objet archéologique complexe. Il conviendrait d’en réaliser une étude d’archéologie du bâti approfondie, comprenant des relevés manuels et numériques in situ ainsi que des datations par procédés scientifiques. Seule une telle étude permettrait d’acquérir toute les données qu’il est susceptible de renfermer quant à l’histoire du village et pour que la structuration des circulations puissent enfin être connues.